La face cachée de la violence

Derrière la violence que chacun s'accorde à identifier et à condamner

s'en cache une autre que l'on commence tout juste à reconnaître

Olivier Clerc 

"Dans un ouvrage paru chez Jouvence en 2004, j’ai présenté les violences du Tigre et de l’Araignée, et la danse macabre dans laquelle elles alternent."

Omniprésente violence. Famille, école, entreprise, politique, économie... : aucun domaine d’activité humaine ne semble épargné par le phénomène. Après des années de lutte contre la violence sur tous les fronts, il est même permis de se demander si cette lutte est vraiment efficace, au regard du bilan des guerres et conflits du 20e siècle, pour ne rien dire de celui-ci.

Depuis peu, on identifie même de nouvelles formes de violence. Ainsi en va-t-il du harcèlement moral – qui fait désormais l’objet d’une loi –, du bizutage (lui aussi légiféré depuis 1998), ou encore de la manipulation. En réalité, ces violences-là ne sont pas nouvelles : n’est récente que leur identification comme phénomènes violents, fussent-ils de nature différente.

Y aurait-il donc plusieurs violences ?

 

En réalité, je me suis attaché à montrer dans Le Tigre et l’Araignée : les deux visages de la violence (Jouvence, 2004. Préfacé par Charles Rojzman) qu’on ne peut bien comprendre la violence qu’en en distinguant les deux polarités opposées et complémentaires qui la composent, ainsi que la dynamique qui les caractérise. Seule cette distinction permet de comprendre à la fois la récurrence chronique de la violence et l’échec des moyens de lutte mis en œuvre jusqu’ici.

La violence, comme toute chose en ce monde, est double, polarisée :

elle possède à la fois un pôle “masculin” ou yang -pour éviter de l’attribuer aux seuls hommes-, et un pôle “féminin” ou yin, qui n’est pas davantage réservé aux femmes.

La violence yang, que j’appelle violence du Tigre, a long été la seule identifiée et, aujourd’hui encore, représente plus de 90% de ce que nous identifions comme “violence”. Ses manifestations vont de l’insulte à la bombe atomique, en passant par les coups (de poing, de pied, de couteau, fusil ou canon), les explosifs, etc. Elle s’apparente souvent à la décharge brutale d’une énergie contenue. Elle est active, chaude, tranchante, pénétrante, percussive, brutale, rapide, dilatante, centrifuge, impulsive. Évidente et manifeste, en tous les cas. 

L’autre polarité de la violence, la violence yin, que je nomme violence de l’Araignée, est de toute autre nature. Le Tigre est chaud, rapide, démonstratif, puissant ; l’Araignée est froide, dévore sa proie à petit feu, lentement, elle est calculatrice, rusée. La violence de l’Araignée s’exerce dans la durée, progressivement. Elle souvent cachée, indirecte, insidieuse, trompeuse. Un élément de duplicité, de tricherie ou de séduction la caractérise fréquemment. Elle est contraignante, inhibante, collante, paralysante, implosive, centripète, statique, à effet lent et cumulatif, souvent calculée (ou inconsciente). Seules quelques-unes de ses manifestations sont désormais reconnues : le harcèlement moral, la manipulation, le chantage, le bizutage, le piratage informatique. Mais en réalité, ses formes sont autrement plus nombreuses et plus répandues, du fait justement qu’elles ne sont pas reconnues pour ce qu’elles sont : violentes …mais dans la polarité opposée à celle très familière du Tigre.

 

Sa forme la plus anodine ? Le mensonge. Viennent ensuite la rumeur, la calomnie, la médisance qui tissent de personne en personne, chacun y ajoutant un peu de son affect, une toile dont la victime ne parvient souvent pas à se défaire, dans l’impossibilité de lutter contre un ennemi clairement identifié. Ces pratiques sont d’apparence inoffensive, parce que c’est la répétition et l’addition des propos de chacun qui confèrent à ces phénomènes leur capacité destructrice, qui ont mis par terre des réputations, anéanti des personnes et des entreprises, ruiné des projets. L’Araignée, c’est aussi le poison, les armes bactériologiques et chimiques, les pollutions lentes et cachées, les rayonnements radioactifs, les odeurs nauséabondes, certaines formes de grève, certaines pratiques boursières et financières, ou encore l’usage de neuroleptiques en psychiatrie. C’est, de façon plus générale, tout ce qui étouffe, emprisonne, vampirise, prive de liberté. Y compris sous les formes les plus “dorées”, comme on dit de certaines prisons. L’affection étouffante d’une mère qui surprotège ses enfants, par exemple, est arachnéenne. De même, la loi le devient elle aussi quand le maillage législatif se resserre tellement, au nom de la protection de l’individu, qu’il réduit l’espace de liberté de chacun comme peau de chagrin. Les idéologies, qu’elles soient religieuses ou politiques, peuvent également s’avérer arachnéennes, sans que telle soit nécessairement leur intention : l’individu peut étouffer sous l’emprise de règles morales trop rigides ou sous le poids de la culpabilité, il peut être littéralement paralysé, pris au piège d’un filet d’injonctions et de règles qui ne lui laissent plus aucune liberté. Le succès actuel d’ouvrages appelant les lecteurs à ne plus être “gentils” mais vrais, authentiques, sincères, à exprimer leurs émotions plutôt qu’à les étouffer sous un masque de fausse amabilité, témoigne précisément d’un désir croissant de se libérer d’une forme de “totalitarisme de la paix“, mis en place avec les meilleures intentions du monde.

 

Que constate-t-on, en effet ? Sous prétexte de lutter contre la violence du Tigre, celle que chacun s’accorde à identifier et à condamner, politiques et religions y sont allées les unes comme les autres de lois, règles et commandements visant à étouffer ou à contenir cette violence, à l’empêcher d’apparaître ou de se manifester. L’intention était certes louable, mais l’ignorance de l’autre polarité de la violence, et donc sa non-prise en compte, ont eu pour conséquence que les moyens mis en œuvre jusqu’ici pour lutter contre cette violence sont en réalité eux-mêmes violents, mais dans l’autre polarité de la violence, cette fois. Autrement dit, on a utilisé l’Araignée pour piéger le Tigre, pour l’immobiliser, le paralyser, l’étouffer, de même que les chasseurs de ce fauve utilisent parfois un filet accroché à une branche et dissimulé sous des feuilles, avec un appât bien en vue, pour capturer la bête.

 

Que se passe-t-il ensuite ? Comme la poudre comprimée dans la douille, comme l’eau qui s’accumule derrière un barrage ou la charge électromagnétique dans un nuage, ces dispositifs – tout en donnant l’impression de fonctionner à court terme – vont en réalité favoriser la création d’une nouvelle tension, d’une nouvelle charge, et donc à long terme une nouvelle décharge, c’est-à-dire un passage à l’acte souvent plus violent que le précédent. L’histoire alterne ainsi depuis de siècles entre violence ouverte, manifeste (le Tigre) et violence cachée, indirecte (l’Araignée), entre violence explosive et violence contraignante, entre décharge brutale qui dévaste tout sur son passage et étouffement à petit feu, paralysie, immobilisme mortifère. La violence suit ainsi un cycle infernal, pareille à la course du soleil, dont une seule moitié nous est clairement visible, mais dont le retour est inéluctable.

 

L’une des choses essentielles que l’approche bipolaire de la violence enseigne, précisément, est la dynamique qui caractérise les deux pôles de la violence. L’un de ses aspects les plus importants est la façon dont la violence de l’Araignée, par la tension qu’elle crée, favorise l’émergence d’un Tigre et, conjointement, la façon dont les débordements de certains Tigres susciteront la mise en place d’un maillage plus subtil, plus séducteur, pour tenter de les piéger et de les contenir.

 

La classification des actes de violence en yin ou yang n’aurait aucun intérêt pratique si elle ne permettait en réalité de comprendre, derrière ses manifestations superficielles, les causes profondes et durables de la violence. Cette compréhension ouvre la porte à de nouvelles stratégies face aux diverses violences. Soulignant d’abord le caractère vain de la “lutte contre la violence”, qui ne fait qu’alterner phase visible et phase cachée, dans un crescendo dévastateur, elle propose plutôt de transformer la violence, chaque fois que c’est possible.

 

Sans entrer ici dans le détail, la violence du Tigre étant la décharge brutale d’une tension excessive, diverses approches, comme la communication non-violente, visent à permettre une lente mise à terre de cet excès d’énergie, potentiellement destructeur. Ces méthodes donnent d’ailleurs des résultats remarquables, mis à l’épreuve dans les situations les plus difficiles qui soient. Mais, de même qu’un gilet pare-balles protège d’un coup de revolver, mais est inefficace contre des émanations radioactives, la violence de l’Araignée nécessite pour sa part une tout autre approche. Moins identifiée et moins bien connue que la violence du Tigre, cette polarité cachée de la violence n’a pas encore vu naître autant d’outils pour y faire face. On peut cependant mettre en évidence quelques grands principes pour y parer. Violence de l’obscurité, violence du froid et de l’immobilisme, on peut justement lui opposer la lumière, la chaleur, le mouvement. Détaillons.

 

Mettre en lumière les agissements d’un personnage arachnéen, en les révélant au grand jour, permet d’éviter que s’ourdissent de sinistres plans dans l’ombre. La lumière des médias a permis de mettre à jour certaines violences arachnéennes, comme la pédophilie, par exemple, dont les réseaux œuvraient dans l’ombre. La lumière, c’est encore la connaissance, le savoir qui permet de ne pas se faire manipuler, arnaquer, tromper, leurrer.

 

Ensuite, la chaleur, symboliquement parlant, c’est le cœur, les liens, les relations humaines. Dans le harcèlement moral, le pervers est souvent décrit comme ayant une attitude glaciale, sans cœur. Ne pas se laisser isoler, ne pas se refroidir dans son coin, et – pour contrer l’immobilisme qui tente de s’imposer – bouger, voir des gens, au besoin fuir : ce sont là des caractéristiques que l’on retrouve dans les stratégies proposées par les professionnels qui s’occupent des quelques formes reconnues de violences de l’Araignée.

 

La compréhension de la nature bipolaire de la violence nous oblige donc à reconsidérer complètement notre idée même de la violence (des violences, plus exactement) et des moyens qu’il semble opportun de mettre en place pour l’éviter. Elle nous contraint notamment à reconnaître que la “lutte contre la violence”, si elle est parfois indispensable pour faire face à l’urgence, ne permettra jamais de venir à bout de la violence et d’instaurer une paix durable : la paix qu’elle procure n’est que cette paix mortifère que célébraient par exemple les pays de l’Est autrefois, dans lesquels la machine bureaucratique et étatique arachnéenne empêchait provisoirement tout débordement du Tigre, mais aussi toute créativité, toute vie.

 

La paix ne se conquiert – durablement, s’entend – ni par la force ni par la contrainte. Elle ne peut qu’être le fruit de l’éducation, et notamment d’une éducation à la relation, c’est-à-dire à l’intelligence du cœur, à l’humain. Tant le Tigre que l’Araignée se caractérisent par la négation de l’autre, par l’incapacité à l’entendre, à le comprendre, par l’absence de dialogue, d’échange véritable. Une charge électrique ne peut se créer qu’entre deux pôles séparés : une tension ne peut apparaître qu’entre personnes ou organismes qui ne sont pas en contact, qui ne communiquent pas, au sens profond du terme. Or le plus grand et plus constant facteur de séparation entre les hommes est la peur, qui va de pair avec l’ignorance et la méconnaissance. A long terme, donc, seule l’éducation – une éducation aux relations humaines, à l’autre, à la gestion des conflits, au vivre ensemble - peut nous permettre de prendre le chemin de la non-violence et de la paix. Cela prendra du temps, c’est évident. L’évolution, en la matière, sera déterminée par le temps que nous mettrons à devenir conscients de la nature et de la dynamique de la violence bi-polaire, et à inventer de nouvelles façons d’utiliser et de transformer les énergies conflictuelles en force de création, d’innovation et de changement, plutôt qu’en facteurs destructeurs ou paralysants.

Violence du tigre et de l'araignée

 

Violence de Mars, violence de Vénus : en sortir ensemble

Olivier Clerc 

 

 

Suite à la publication de mon livre Le Tigre et l'Araignée: les deux visages de la violence (Jouvence, 2004)1,  préfacé par Charles Rojzman, il m’a été reproché par certains lecteurs de ne pas avoir développé ce que cette approche bi-polaire de la violence avait à nous apprendre des relations hommes/femmes. J’avais à vrai dire sciemment laissé de côté cet aspect-là des choses, pour plusieurs raisons.

La première est que je tenais à ce que mes lecteurs ne tirent pas la conclusion hâtive que le Tigre, c’est l’homme, et la femme, l’Araignée : déduction simpliste et inexacte, puisque chaque genre possède les deux polarités en soi, comme on le sait depuis Jung.

Deuxièmement, il était aussi important pour moi que chacun comprenne que, si tout être humain possède à la fois une polarité masculine et une féminine, nous sommes tous susceptibles de débordements de violence qui peuvent se manifester tantôt sous une polarité (Tigre), tantôt sous l’autre (Araignée). Je voulais éviter que cette vision bi-polaire de la violence ne dérive vers quelque chose de sexiste, très éloigné de mon propos. Je ne souhaitais surtout pas qu’elle favorise un nouvel épisode de la guerre des sexes. Je voulais souligner que cette approche révolutionnaire des deux pôles de la violence concerne tous les registres d’activité humaine et non la seule partie des relations hommes/femmes.

 

 Douze ans plus tard, dans la mesure où cette vision bipolaire de la violence a reçu un accueil favorable jusqu’ici (même si elle en dérangé plus d’un !), il me semble à la fois opportun et nécessaire d’aborder ici cette question du genre. A l’évidence, c’est un sujet éminemment délicat.

 

Pourquoi ?

Parce que jusqu’à présent – comme l’indique le mot même de « violence », qui évoque le « viol » – la violence a beaucoup été considérée comme étant essentiellement d’essence masculine. Le viol, c’est les hommes. La guerre, c’est les hommes. La violence conjugale, c’est les hommes. Le mouvement féministe, qui a apporté à la condition des femmes des avancées indispensables que je salue ici, a fini – comme bien d’autres avant lui – par engendrer à son tour des effets pervers, d’autant que les hommes, depuis 30 ans, sont restés bien en retard dans leur propre éveil de conscience. Une présence encore majoritairement féminine à tous les stages, conférences et ateliers de développement personnel en est une illustration. Un discours féministe simpliste, que ne partagent pas toutes les femmes, en est ainsi venu à opposer des traits masculins de compétition, d’agressivité, de combativité et de violence, à des valeurs féminines de coopération, d’écoute, d’empathie et de pacifisme.

 

Comme je l’ai maintes fois relevé, on nous parle depuis près de trente ans de l’importance du retour de ces valeurs dites « féminines », sans réaliser que des valeurs « masculines » et chevaleresques de fermeté, de courage, de force, de protection, de stabilité, etc. sont tout autant indispensables à l’évolution de notre société. Sans admettre, non plus, pour être juste et honnête, la nécessité d’opposer valeurs féminines aux travers féminins, valeurs masculines aux travers masculins et non valeurs féminines aux travers masculins. Ne mélangeons pas tout : rendons à César ce qui est à César… et à Messaline ce qui est à Messaline.

 

Sujet délicat, donc, parce que cette vision essentiellement masculine de la violence a laissé jusqu’ici peu de place à la mise en évidence d’une violence au féminin, pourtant bien réelle, même si elle s’exprime d’une manière toute différente. Les femmes ont à juste titre mené un combat pour leur émancipation, leur libération et la reconnaissance de leur égalité Le seul fait d’évoquer aujourd’hui l’existence d’une forme de violence qui leur est propre peut paraître suspect ou revanchard (sous la plume d’un homme), et faire office de pavé dans la mare. C’est pourtant au prix de cette reconnaissance des violences féminine en symétrie des violences masculines que nous pourrons ensemble, en bonne intelligence, progresser vers des relations plus harmonieuses.

 

Ce que nous enseigne l’approche bipolaire de la violence, décrite dans Le Tigre et l’Araignée, c’est l’action aussi néfaste que destructrice de chaque pôle, chaque sexe. Violences opérées de façon radicalement différente, l’une étant plus visible que l’autre. Oui, la nature a fait l’homme physiquement plus fort que la femme. Elle a aussi fait le Tigre plus gros et plus fort que la minuscule veuve noire. Mais cette dernière, de la taille de l’ongle du petit doigt, secrète cependant un poison qui lui permet de tuer des proies considérablement plus grosses qu’elle (y compris humaines). De manière analogue, si la femme ne peut généralement pas rivaliser en force avec l’homme, la nature l’a cependant dotée d’un formidable pouvoir de séduction, d’une beauté et d’une capacité d’influence sexuelle et sentimentale bien supérieure à l’homme. De même que la force physique de l’homme peut servir les causes les plus nobles et les projets les plus constructifs, ou au contraire se pervertir en brutalité et en violence manifeste, de même les moyens d’influence très probants dont la femme est dotée peuvent eux aussi être tantôt source d’inspiration, d’élévation et se mettre au service d’entreprises très louables ou servir inversement à manipuler, à subjuguer les autres à des fins très malsaines. Je n’invente rien : la littérature et, plus récemment, le cinéma du monde entier nous offrent des milliers d’exemples de la façon dont les hommes comme les femmes expriment leur pouvoir de la manière la plus héroïque et la plus glorieuse, comme de la manière la plus vile et la plus destructrice. Plus prosaïquement, il suffit d’ouvrir les yeux et d’observer attentivement les rapports humains autour de soi – à la maison, au travail, partout – pour voir se manifester quotidiennement ces jeux de pouvoir, de séduction et d’influence que se livrent sans cesse hommes et femmes, chacun à leur manière et dans leur registre préféré.

 

Oui, je le redis ici : le Tigre et l’Araignée peuvent se manifester à la fois chez l’homme et la femme, c’est certain. Mais, oui, il faut l’affirmer aussi : les différences de constitution physique et les différences de construction psychique entre hommes et femmes2 prédisposent les premiers à manifester plus promptement des comportements de Tigres et les secondes des comportements arachnéens. « Prédisposent », j’insiste sur le mot. Le tempérament personnel, l’éducation, le contexte familial et social, les expériences vécues et de nombreux autres paramètres peuvent ensuite inciter le représentant de tel sexe à développer une expression de polarité opposée (femme-Tigre, homme-Araignée) ou à savoir alterner librement entre les deux pôles, dans le meilleur des cas. Mon propos n’est pas d’enfermer chaque sexe dans des comportements stéréotypés… mais il n’est pas non plus de laisser croire que notre appartenance à tel sexe ou au sexe opposé n’aurait aucune influence sur la manière dont nous cherchons à exercer notre pouvoir sur les autres ou dont s’expriment à l’occasion notre agressivité et notre violence. Il nous faut avancer sur le fil du rasoir…

 

La violence qu’exercent les hommes sur les femmes est aujourd’hui connue, dénoncée, médiatisée et combattue. À juste titre. Elle reste malheureusement beaucoup trop présente dans la société, comme nous le rappellent certains spots télévisés, à l’heure où j’écris ces lignes. Par contre, celle que les hommes ont à subir des femmes demeure largement minimisée et méconnue, même si certains mouvements et associations tentent d’attirer plus d’attention sur ce sujet. Diverses raisons concourent à cela :

  1. Premièrement, bien sûr, le fait qu’il s’agit d’une violence cachée, c’est-à-dire d’une violence qui s’exerce de manière indirecte, lente, subtile, inconsciente. Comment en prendre conscience soi-même ? Et si l’on en a conscience : comment le prouver, comment être entendu ? Comment faire reconnaître ces humiliations, ces dénigrements, ces jeux de pouvoir subtils, cette façon de se faire manipuler émotionnellement et sexuellement, ou encore symboliquement castrer, que connaissent quotidiennement nombre d’hommes avec leur femme (ou de garçons avec leur mère), comme n’ont cessé de me le relater des centaines de lecteurs, depuis la première édition de ce livre ?...

  1. Deuxièmement, un grand nombre d’hommes sont encore aujourd’hui des analphabètes relationnels et émotionnels, ayant beaucoup de mal à identifier ce qui se passe en eux, à identifier leurs sentiments, leurs émotions, leur vécu sentimental et affectif et tout ce qui se joue dans leurs relations, en particulier avec les femmes. Or, c’est précisément sur ce plan que vient s’exercer la violence dont ils sont victimes. Ils ne sont pas sur leur terrain, mais sur celui des femmes. Ils ressentent des choses qu’ils ne parviennent pas à mettre en lumière, à objectiver : ils tentent vainement de se battre contre quelque chose qui échappe à leur esprit rationnel et analytique, quelque chose que, faute de voir, ils ne peuvent dénoncer.

  1. Enfin, s’ajoute à cela une troisième difficulté, et non des moindres : qu’on le veuille ou non, et en dépit de l’évolution récente de la société, une majorité d’hommes continue d’estimer devoir jouer le rôle de celui qui est fort, qui est solide, qui « assure ». Le rôle du pilier familial. Dès lors, il est très difficile pour un homme de se montrer sous le jour d’une victime, de quelqu’un de faible, de vulnérable, et plus encore de s’avouer victime d’une femme ! Il lui faut pour cela ravaler ce qu’il lui reste de fierté et d’orgueil. Pour cette raison, lorsqu’un homme a franchi, par miracle, les deux obstacles précédents, qu’il est parvenu à identifier la violence qu’il subit, le plus souvent, il n’en parlera pas, la taira, ne la dénoncera pas. Ceux qui m’en ont parlé discrètement sur un salon ou après une conférence n’ont jamais osé le dire à personne. Cette violence, ils la subissent en silence, dans la honte.

 

Autant de facteurs qui, ajoutés à la difficulté générale qu’il y a aujourd’hui à identifier la violence de l’Araignée et à développer à son égard tous les moyens que l’on possède aujourd’hui pour le Tigre, concourent à ce que cette forme de violence, pourtant bien réelle et probante, reste sous-évaluée et méconnue. Trop souvent hélas, on n’en voit que les conséquences manifestes, lorsqu’il y a inversion soudaine de polarité et qu’un homme – poussé à bout, après une trop longue accumulation d’humiliations – finisse par extérioriser brutalement, en mode Tigre, la tension invisiblement accumulée à petit feu au contact d’une femme-Araignée.

 

Attention ! Je réaffirme qu’il n’est aucunement dans mon intention de justifier la violence dont se rendent coupables les hommes à l’égard des femmes, ni de reporter la culpabilité de leurs actes sur celles dont ils ont parfois à subir des influences malsaines ou toxiques. Je l’ai souligné en mettant en évidence les six pièges à éviter dans la mise en œuvre de cette approche bi-polaire de la violence3 : nous ne sommes pas des machines, nous sommes responsables de nos actes et, quoi que nous ayons eu à subir, nous conservons la liberté de déterminer la façon dont nous y réagissons. Mon propos n’est donc ni de chercher de nouveaux coupables, ni d’exonérer certains de leurs responsabilités : il est au contraire de refuser toute vision partielle ou simpliste de la situation, dans un sens comme dans l’autre. Nous devons tenter de dégager la compréhension la plus complète possible des interactions entre hommes et femmes, entre polarités yin et yang de la violence, afin de pouvoir cheminer tous ensemble vers des rapports plus sains. Que chacun puisse mieux discerner sa propre part de responsabilité dans les maux et violences auxquels nous sommes tous confrontés.

 

Sommes-nous prêts, hommes et femmes, à sortir de nos accusations et projections réciproques, pour commencer à regarder honnêtement la part que nous avons prise les uns et les autres, au cours de l’histoire, dans les violences dont celle-ci n’a cessé d’être ponctuée jusqu’ici ?

Sommes-nous capables d’entreprendre cette tâche difficile, délicate, sans ressortir de part et d’autre les vieux clichés, les anciens a priori, les accusations éculées ?

 

Longtemps, la femme a été rendue coupable de tous les maux de la Terre, sur une grande part du globe. L’interprétation simpliste et trop littérale du célèbre épisode de la Genèse, entre Adam, Ève et le serpent, en est à l’origine pour une bonne part. La femme est alors devenue celle par qui le mal ou le malheur arrive, source intarissable de tentation, de séduction, de déchéance et de corruption. Puis, par un de ces retours de balanciers comme en attire tout excès, les femmes modernes se sont insurgées contre ces accusations séculaires – et contre toutes les mesures de rétorsion qu’elles ont eues à en subir – accusant l’homme de toutes les formes de violence qui ravagent la planète… tout en adoptant elles-mêmes de nombreux traits de caractère masculins… et favorisant une dévirilisation d’une partie de la gent masculine, du moins en Occident.

 

N’est-il pas temps, maintenant, de trouver enfin l’équilibre et la mesure, d’ouvrir les yeux sur nos responsabilités indissociables et complémentaires, en matière de violence ?

N’est-il pas temps d’apprendre – comme le propose un large éventail de livres, d’ateliers et séminaires – à utiliser cette complémentarité entre les deux sexes d’une manière de plus en plus constructive, et de moins en moins destructrice ?

En disant cela, je ne me fais aucune illusion : comme tout changement dans l’évolution de l’humanité, celui-ci – si tant est que nous soyons assez nombreux à le souhaiter et à accepter les exigences qu’il nous impose – mettra du temps à se concrétiser. Mais il faut semer aujourd’hui les graines que nous voulons voir pousser demain. C’est en commençant à une échelle modeste, individuelle, que nous pouvons espérer voir certaines transformations affecter une population tout entière.

 

Ce bref article, plutôt que de lancer le débat sur ce sujet (il ne s’agit pas de nous battre ou de débattre) a pour modeste objectif d’ouvrir simplement une grande conversation sur ce problème : en effet, converser signifie étymologiquement « changer ensemble » (con-versare) Je suis convaincu que c’est précisément à cette conversation qu’hommes et femmes, nous sommes conviés aujourd’hui.

 

Olivier Clerc 

 

1 Autrefois épuisé, il est de nouveau disponible au tirage papier à l’unité et au format Kindle sur Amazon.fr.

2 Sur ces différences, je recommande la lecture de Taking Sex Differences Seriously, de Steven E. Rhoads, Encounter Books (May 1, 2005), extrêmement bien documenté.

3 Cf. Le tigre et l’araignée, chapitre 9.